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La Wac...La Wus Attitude Corporation

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Boulevard. Recueil de Nouvelles. 1997.

Boulevard Saint-Germain, 18hOO.
Je débouchai de la rue des Saints-Pères pour remonter le boulevard d'un pas nonchalant, en coudoyant les piétons pressés. Ils se faufilaient dans la foule comme des rats à la vue de la lumière. Le temps leur manquait pour prendre du temps, leurs pas étaient réglés pour ne pas louper leurs correspondances ferroviaires, pour rentrer à l'heure, pour ne pas s'attarder.
Le soleil parfumait le ciel Parisien. L'architecture des bâtisses de la capitale se reflétait sur leurs hôtes, leur inventant cheminées et balcons.
Sous ce spectacle, les grands cafés avaient déployé chaises et tables en terrasse. On y voyait fleurir des bourgeois, en couple ou en famille ; ou bien seul mais avec un journal. Il y avait aussi le fauché, désireux de savoir ce que ça fait de déguster un café a 25 balles dans une grande brasserie Parisienne ; et le pauvre touriste qui pose un cul pour se désaltérer un peu et qui se relèvera un peu plus tard en disant «Peuris a cheeer ! »... Eh ouais mon vieux !
Je fis jaillir une flamme de mon briquet pour animer ma cigarette, puis recrachai la fumée d'un air songeur. Il y avait là sur un banc, un être vautré sur du bois rongé par l'humidité, des frusques usées et ternies par les années habillaient son corps frêle. Recroquevillé sur lui-même, il cherchait de la chaleur dans la légère bise qui déjà se faisait sentir. Il savait que pour ce soir, la précarité de ce banc lui fera office de literie, ce soir. . . puis d'autres soirs.
Je me trouvais au bord droit du banc, un pas me situait au milieu, un autre l'éclipsa de ma vue; puis les terrasses emplies de fatuité reprenaient le dessus sur ce navreux spectacle.
Saint-Germain confrontait ses luxueuses enseignes à la misère de la rue! Certes ce n'est pas ce qui m'empêchait de bouffer le soir, mais quelque part ça irrite un peu!
J'avais rendez-vous avec Cathy à 18hOO. Ma tocante indiquait la demi, je n'avais jamais qu'une demi-heure de retard. Elle a l'habitude! Elle me dira qu'elle en a marre d'attendre, je lui répondrai que je suis désolé (ce qui est vrai) et que je songerai à être à l'heure la prochaine fois.
Je ne faisais pas bon ménage avec la ponctualité, nous nous étions déjà croisés mais sans grand succès, elle était beaucoup trop exigeante pour envisager une cohabitation.
Je passais sous le hall du théâtre de l'Odéon, puis traversais la voie à vive allure pour pénétrer dans le jardin du Luxembourg. Je pressais le pas en direction du kiosque à musique en bois vert avec ses chaises et ses bancs métalliques. J'aimais cet endroit en été comme en hiver, il y avait ici une tranquillité citadine, un peu d'histoire et de fontaine, des gens sérieux, des amoureux.
Mais pour l'heure je rejoignais Cathy. Ah Cathy! Cathy, c'était ma roue de secours, mon point de chute, mon point de fuite, un refuge que je regagnais à la hâte quand je savais qu'il me fallait encore attendre quelques jours pour réunir l'argent de mon loyer. J'évitais ainsi l'oeil guetteur de mon gardien dans l’exiguïté de sa loge. Il gardait toujours un pan de son rideau ouvert sur le hall d'entrée, ainsi il pouvait voir les allées et venues sur ce parquet qu'il cirait depuis maintenant 24 ans. Rentrer dans ce bâtiment sans être dévoré par sa rétine fouineuse relevait du défi!
Il était 18H37 quand je déposai un baiser sur les lèvres de Cathy, ses sourcils froncés laissaient prévoir quelques représailles.
-» T'as vu l'heure!?
-C’est pas d'ma faute. . .
-C’est jamais de ta faute
-ben pourquoi tu m'engueules alors ? »
Et voilà c'était réglé, elle m'a enlassé, embrassé, et m'a même invité à manger chez elle. Nous étions vendredi soir, mon frigo était vide, je n'avais pas une thune et cette opportunité m'apparaissait comme une brèche confortable. Nous nous étions connus lors d'une soirée mondaine où les lustres perlés surplombent les flûtes de champagne. Elle habitait rue du Cherche-Midi prés de Montparnasse. Elle n'était pas à plaindre, la Cathy, bon salaire, bel appart, bon frigo, belle voiture. Depuis cette soirée, j'étais devenu son lapin rose, son chouchou, son violon d'Ingres. Si je l'écoutais, je serais déjà maqué, père de deux gosses, vie tranquille vie rangée, avec ses 11 mois de travail et son mois de vacances passé sur la côte serviettes contre serviettes, cul contre cul. Elle disait m'aimer et être pleine d'espoir, et l'espoir fait vivre ; alors... qu'elle vive !
D'après ses dires elle m'avait dégoté un superbe job. Trois spots publicitaires ventant les mérites d'un aérosol étaient sur le point de se réaliser. Un important client s'était adressé à son agence, il voulait quelque chose de bien, des pointures du style. C'est naturellement dans cet esprit là qu'elle a pensé à moi. En lisant les scripts que lui avait soumis un collaborateur, elle s'est portée garante de mon talent, elle s'est avancée pour que je sois sur place le jour des premières répétitions. Ces spots allaient accroître ma notoriété artistique, une fois de plus les autochtones allaient me dévorer à toute heure de la journée ; au repas du midi, au repas du soir, au goûter, pendant le film, après le film, avant le j.t, après le j.t.… bref, tant que vomiront leurs vulgaires boites à images, ils me retrouveront avec plaisir, moi, l'homme qui les a tant fait rire avec les serviettes Jamouille, « les serviettes qui chatouillent ouie-ouie» .

Dans l'impatience de lire les scripts, je taquinais Cathy pour qu'elle me dévoile quelques traits du personnage qui m'attendait. Mais elle préconisait l'effet de surprise et son silence restait de marbre malgré les allées et venues calines de mes doigts qui parcouraient ... sa nuque!
-» C'est bien au moins!?
-Mais oui c'est bien. . .
-Oh la la tu m'as l'air convaincante ça fait peur. J'te préviens si c'est pas bien j'le fais pas! j'ai pas envie de briser ma carrière moi «
Je me levai, rajustai les pans de ma veste puis lui fis
-» Bon j'vais aux toilettes et on y va «
Je descendis le petit escalier qui menait aux pissotières pour me trouver une fois de plus confronté à cette quinquagénaire qui faisait office de «dame pipi» .
-»1 franc»
Je raclai mes poches pour en sortir une poignée de centimes. Je les comptai minutieusement afin de regrouper la somme nécessaire et lui tendis. Elle recompta lentement en triant les pièces, elle en faisait des petits tas qu'elle additionnait aux autres. Une fois ses calculs finis, elle réajusta ses lunettes demi-lune, renifla puis se gratta le nez. Je finissai ma course rapidement, puis rejoignis Cathy. Nous primes le métropolitain à Saint-Michel NotreDame et je lui fis part d'une observation personnelle.
-« Tu te rends compte que si tu vas pisser sept fois en une journée au Luxembourg, tu peux t'acheter un journal ?
-et alors ?
-Ben alors ça t'gêne pas toi ?
_Non
-Peufff ma pauvre Cathy tu comprends vraiment rien »

Elle souffla comme pour accuser mon humeur grincheuse. Le métro nous trimballait en petites secousses tandis que je restais pensif sur mon observation financière.
Saint-Placide nous déversa ses entrailles. La station se situait à deux pas de son duplex doré, elle nous desservait sur la rue de Rennes face à la tour Montparnasse. Je sentais mon cœur qui crépitait d'impatience, il frappait mon thorax comme un cheval au galop. Mon pas prit naturellement de la vitesse et j'entendais cliqueter les talons aiguilles de Cathy qui commençait à s’essouffler.
-» Vas pas si vite, y'a pas le feu
-J'marche pas vite je marche, et puis il fait froid
-Ben on va se réchauffer alors
-Eh attends attends, je lis les scripts d'abord. . . puis après... »

Le 237 rue du Cherche-Midi s'offrit enfin à nous. Elle composa son code secret, poussa la porte puis la referma lourdement pour témoigner d'un brin de fatigue. Je n'y prêtai point attention et montai les escaliers quatre à quatre pour l'attendre quelques minutes sur le palier. Elle ouvrit sa porte qui donnait sur une grande entrée au plancher de bois. Je m'avançai vers le salon pour me servir un scotch, je mis deux glaçons que je fis tourner dans le verre, puis m’affalai dans la banquette les pieds sur la table basse. Cathy m'amena enfin les scripts, elle me fit quelques calins puis me les déposa sur les jambes. Je la regardai fièrement et tendrement puis déposai mon verre sur la table. Merci Cathy, merci de contribuer par ce geste à mon épanouissement artistique, je ne l'oublierai pas, je te le jure!! Elle m'embrassa puis s'éclipsa vers l'escalier prés de la bibliothèque.
J'étais enfin seul, les manuscrits me brûlaient les doigts, j'en entrepris la lecture rapidement.
A peine avais-je fini la deuxième page, que je refermai brutalement le dossier.
J’étais dégoutté, vidé, écœuré!
L'histoire était d'une banalité affligeante, un quidam prolétaire s'évertuait à nous vanter les mérites du produit en question : « Liquidator » !
Alors biensûr l'aérosol était frappé d'estampilles en tous genres ; médical, écolo, association humanitaire bref, tout ceci ressemblait plus à un coup de massue qu'une publicité artistique, il était hors de question que moi, Théophile Clément, je me soumette à ce genre de sottises commerciales.
Je m'enfilai une rasade de scotch, enlevai ma veste, puis fis quelques pas dans le salon. Je me situais au milieu de la pièce, là où l'on avait vue sur la mezzanine.
-« Cathy ? ! Cathyyyy
- Ouiiii»
Elle s'avança sur la mezzanine. Ses longs cheveux mouillés collaient à sa peau et son peignoir à la fraîche blancheur mettait en avant son délicieux bronzage. Elle dévoila une jambe par le croisement de son peignoir comme pour me déstabiliser, tandis que quelques gouttes d'eau perlaient sur son visage souriant.
-« Ma puce t'as lu les scripts, c'est nul, c'est plat comme des oeufs... au plat.
- C'est monsieur Louriaux qui a soumis ça, j'y peux rien moi!
-Oui ben Louriaux, dans le domaine de la publicité, il devrait se limiter à coller des affiches parce que dès qu’il prend un stylo, ça laisse à désirer!!
- Mais tu t'en fous, pense à l'argent
- Ah voilà, voilà l'argent, le fric, la monnaie, mais il n'y a pas que le fric dans la vie ! !
- c'est vrai. »
Elle descendit les escaliers avec un déhanchement malicieux, s'approcha de moi, fit tomber son peignoir à terre et compressa son 90 b dénudé sur mon torse réceptif. A cet instant précis les scripts ne furent plus qu'un lointain cauchemar, nous sommes montés à la mezzanine puis nous avons fait l'amour. Cathy avait l'expérience de la trentaine, ses idées, ses situations post-préliminaires donnaient du piquant à l'histoire comme un piment dans un couscous.
Après s'être délectés des plaisirs charnels, j'étais allongé inerte, les yeux rivés au plafond. Je tirais allègrement sur ma cigarette en faisant des ronds avec la fumée que j'expirais. Les persiennes du store projetaient en ligne horizontale quelques bribes de lumière du monde extérieur. Cathy somnolait la tête posée sur ma poitrine, je lui caressais la nuque comme pour trouver l'inspiration. J'entendais son souffle léger qui se déposait sur mon ventre, j'étais rêveur, je songeais à tout et à rien.
Puis tout à coup, telle une gazelle affolée, je bondissai du lit, laissant retomber séchement la tête de Cathy sur le matelas. Je venais d'avoir un éclair de génie.
Une illumination artistique avait ravivé l'étincelle de mon talent et j'avais enfin réussi à trouver une issue confortable à ces textes déplorables.
Je me plaçai face au lit. Tout en grognant, Cathy releva sa tête endormie pour regarder son héros favori.
-« Mais qu'est-ce-qu'il t'arrive encore ?
- Ca y'est ça y-est j’ai trouvé, j'ai trouvé !»
J'écrasai vivement ma cigarette, puis dans un état d'excitation intense j'essayais de jouer et narrer à Cathy ce qu'avait sécrété mon prodigieux talent quelques minutes auparavant. Tout m'était apparu comme une révélation, il s'agissait maintenant de tout restituer au détail près, ne rien oublier, ne rien négliger.
-« Bon attends bouge pas hein, bouge pas
- Oohh théo !
-Attends attends»
Je m'agenouillai au pied de sa chaîne hi-fi pour en sortir une pile de disques vinyle aux pochettes écornées. Je triais les disques rapidement en les éparpillant autour de moi. Cathy avait forcément ce qu'il me fallait. Les Beatles, les Stones, Bowie défilèrent devant moi. Et là, au détour d'une pochette violacée, Le disque apparu. Je le posai sur la platine, le saphir en attente.
Je courus chercher ma veste et mon pantalon, puis revins au pied du lit face à une Cathy ronchonnante.
-« Bon c'est prêt ! Alors imagine, là, dans les airs, un moustique, un gros moustique, un méchant moustique, il est là dans les airs, toi t'es là t'as peur, et tout un coup qui arrive!? «
A ce moment je m'éclipsai sur le coté pour déposer le saphir sur le vinyle. Sous les crépitements de la matière, la musique commença à se propager. Je réapparu face à Cathy la veste boutonnée sur mon torse nu, le regard fixe et les bras croisés. Ma main droite se situait à la hauteur de mon épaule gauche, je tenais un aérosol imaginaire dans le creux de celle-ci... et la musique de James Bond accompagnait mon esquisse publicitaire.
-«Le moustique vole, moi j'arrive, je suis en James Bond, je le vois, tends dédaigneusement vers lui mon aérosol, je le pulvérise, il balbutie, vacille puis tombe. Après quoi je fixe la caméra, me replace comme l'agent secret et avec un regard on ne peut plus séducteur je dis :
«Bomb, mon nom est James Bomb» un p'tit bout de musique là-d'ssus et le tour est joué (je lui déposai un baiser sur les lèvres) qu'est ce t'en penses ?
- Tiens tu veux pas arrêter le disque
- Si si alors ? ?
- Ecoute Théo c'est pas si simple que ça. . . «

Je ne prêtai pas oreille à son futile jargon publicitaire, une fois de plus elle ne comprenait rien, rien à l'art, rien à tout! Je me levai furieusement pour descendre à la cuisine. J'allais bouffer, m’empiffrer et après quoi je me casserai de cet appartement de merde.
Je m’habillai avant d'entreprendre la conquête de MR frigidaire. Mon manteau possédait deux grandes poches, j'allais lui gober de la bouffe après tout elle l'avait bien mérité.
Alors que je dévorais un pâté de lièvre aux truffes, Cathy radina sa silhouette sur le carrelage blanc de la cuisine.
-« t'es vexé ?
-Non mais toi tu cherches jamais à comprendre, en plus figure-toi que j’avais une autre solution! Eh oui j't'explique. Imagine, trois spots, un homme déguisé en mouche, en moustique, puis en abeille. Après quoi on les suspendra à un fil dans un espace libre, ils battraient des ailes, et tenant l'aérosol entre Ses « pattes» le moustique pourrait dire par exemple: «moi le moustique qui pique zzz, Liquidator j'en ai peur!». Ou alors l'abeille qui dit: « Nous les abeilles on n’a jamais rien connu de pareil, Liquidator zzz c'est l'horreur» ou « Toutes les mouches se couchent sous . . . l'effet. . . dévastateur de. . . liquidator zzz » enfin tu vois quoi! C'est vrai j'te l'accorde, Bond c'était pour me mettre en avant, dans un beau costume, mais là, là, y'a vraiment qu'qu’chose à voir . . . tu vois?
- Mais écoute ils veulent s'adresser aux ménagères, ils leur faut quelque chose de simple. . .
- Vous prenez vraiment les gens pour des cons »

Je l'ai plantée là toute seule, dans sa grande cuisine avec son argenterie et ses cuivres. Je préférais netement me retrouver seul dans les 20 mètres carrés de mon studio, plutôt que d'être là avec elle. Son fric, sa coquetterie, ses canapés, ses téléviseurs et autres machines me prenaient à la gorge ; ça m’étouffait!!

Je me dirigeai vers la sortie, les mains dans les poches de mon manteau afin de tenir les victuailles dérobées. Qu'adviendrait-il alors si par mégarde celles-ci franchiraient l'orée de mes poches pour aller s'échouer sur le sol juste entre mes deux pieds ! ? Je serais déshonoré, couvert d’opprobres devant Cathy. Mon dieu quelle horreur! tout ça pour deux yaourts et un saucisson. Cette pensée me glaçai le dos, il fallait que je gicle rapidement. Je passai le seuil de sa porte, lui adressai un salut cinglant, puis claquai la porte.

Mes pas ont dévalé le velours des escaliers et je me suis retrouvé projeté dans l'air frais d'un vendredi soir amer. J'avais un saucisson deux yaourts et 10 balles en poche. Je bifurquai par la rue du Vieux Colombier pour atteindre la rue Saint-Sulpice, laquelle me faisait traverser le carrefour de l'Odéon pour m'engouffrer rue De Conde où j'avais élu domicile depuis bientôt deux ans.
Je mis de suite les denrées au frais, glissais un C.D. dans la platine, puis m'affalai sur la chaise devant mon bureau. Il était à peu prés 23H30, je fis couler une cafetière de six tasses, puis entrepris l'exploration du sixième chapitre d'un bébé dont j'allais être le papa. Un roman! Une histoire d'amour commencée il y a un an et dix mois, depuis pas une seule journée où nous nous sommes quittés, pas une seule journée où je n'ai cessé de penser à lui, à respirer le parfum des pages. Les moindres observations, les paroles et les choses de la vie quotidienne se conjuguent alors à l'imparfait dans ma tête, les phrases se dévoilent dans mon esprit pour accréditer mon roman d'un moment présent, ça me déstabilise, ça me passionne.
Un Amour passionné, fidèle et enrichissant. Un amour exigeant qui vous prend et vous ennivre pour ne plus vous laisser. Il vous rend joyeux et vous triture l'esprit à la fois, c'est un jeu de fou, un jeu dangereux. J'avais commencé mon roman sans trame précise, mon héros se dessinait au fil des lignes, au fil des pages.

A l'orée du treizième mois, alors que j'avais trouvé aise dans le récit et dans la vie de mon personnage, je commençais à piétiner. Mon héros avait les pieds boueux, il stagnait, et me mêler à ses traits s'avérait de plus en plus difficile. Il m’apparaissait comme une veste trop étroite, trop cintrée. Une veste qui me limitait dans ses faits et gestes, je ne pouvais plus la porter, je ne pouvais plus le porter.
C'était comme un maçon qui construit sa maison. Chaque pierre qu'il pose, chaque tuile est un trait supplémentaire qui vient s'ajouter aux caractères des personnages, et la multiplication des parpaings me brisait les épaules.
Ecrire, c'est construire une vie et ses acteurs, une ville et un clocher, une vie et tout ce qui s'en suit et je me demandais si j'avais suffisamment vécu moi-même pour créer une autre vie. Le jour où je mettrai un point final à ce roman je serai soulagé, je pourrai dire à tous ces cons qui entravent mon chemin: «Vous voyez, j'avais raison, vos ricanements et vos moqueries intempestifs n'ont pas eu raison de moi, je me tiens dorénavant au-dessus de vous, je vous surplombe, je vous domine! «

Ecrire, c'est un tumulte de questions sans réponses. Je me demandais pourquoi je persistais à enduire ces pages de mes phrases si lourdes et si pénibles. Pourquoi je préférais me triturer l'esprit devant une page blanche plutôt que faire la fête dans un Paris qui n'attendait que ça.
Dans des moments d'amertumes intenses je regrettais de m'être mis cette folie en tête. Je n'aurais jamais dû commencer, comme ça je serais tranquille, peinard, j'aurais l'esprit libre, je serais comme tout le monde. Mais le cocktail des jours néfastes et des jours heureux me faisait tout de même avancer et il me semblait voir le bout du tunnel.
Je ravivai la bougie réservée à mes temps d'écriture, puis assouvis ma plume de quelques griffonnages. Je m'étais donné de couler une bougie par jour. Cela représentait 19 cm de cire soit environ 5 heures d'écriture, c'était un créneau honnête, je l'acceptais au titre du M-Q-F (Minimum Quotidien à Fournir).
Ne sachant quoi écrire, je regardais vaciller la flamme de mon pseudo-sablier. Je relus le dernier chapitre écrit, fis chanter quelques Gainsbourg par la voie de mes enceintes, et mis comme chaque soir ou presque, une gamelle d'eau à bouillir afin de me mijoter un plat terrible, des pattes!
Pattes à l'ail, au beurre, à l'estragon, au gingembre ou que sais-je encore, mais des pattes. Certes je m'accordais quelques infidélités comme le riz ou les pommes-de-terre rissolées. J'achetais ces dernières en filet de 2,5 kg. Je les épluchais, les coupais soigneusement en petits dés d'un centimètre de côté, et je les faisais cuire dans de la graisse d'oie. Malgré la simplicité du plat, c'était un pur régal, un vrai délice. Merci monsieur Parmentier ! .

L'atmosphère commença à se créer, la musique flânait, la flamme dessinait des ombres sur le mur. Une idée me vint, je me penchai pour écrire. Quelques centimètres de cire plus loin, je posai mon stylo sur le bois de mon bureau avec fierté. J'avais écris une dizaine de pages toutes aussi bonnes les unes que les autres. C'était vraiment très bien, ça avait du style, de la classe, c'était tout à fait moi ; et c'était surtout mon septième chapitre!!
Comme il suffisait d'un chapitre pour que la vie soit belle, je décidai d'aller siffler une mousse. Je fis courir Frank Black sur les plaintes de mon studio, me brossai les dents rapidement, et enfilai ma veste.
Alors que je m’apprêtais à sortir, je pensai subitement a l'eau que j’avais mise a bouillir. Je m'approchai de la cuisine qui se résumait à un évier, un réchaud et un meuble, et constatai que toute l'eau avait fuit la casserole. Dans un léger sifflement, la flamme persistait à chauffer l'inox de la casserole. Je n'avais pourtant rien entendu, je devais être distrait. J'éteignis tout rapidement puis dévalai l'escalier d'un pas élancé. L'écrivain avait bien travaillé, et il méritait une petite récompense. Après avoir remonté le boulevard d'un pas joyeux, je poussai les portes du Boulmich puis saluai Gérard.

Ce barman faisait partie du décor de mes sorties nocturnes, il travaillait ici 6 nuits sur 7. Derrière le zinc de son comptoir, il m'écoutait pester quand mon humeur acariâtre me poussait tardivement aux tabourets du Boulmich.
-» Tu me sers une pression. T'as pas d’monde ce soir ?
- Non, c’est plutôt calme. «
Je savourai les premières gorgées de ma bière, puis me mis à penser à ce que j'avais écrit. Un dernier chapitre allait être nécessaire a la conclusion de mon roman, après quoi à moi les rotatives graisseuses et les repos au soleil! Je buvais ma bière en regardant autour de moi. Il devait être environ trois heures du matin, le flot des piétons, des automobilistes commençait à se dissiper.
Gérard essuyait soigneusement des verres à pieds qu'il rangeait dans un petit tabernacle en inox. En le regardant, je me demandais si à son âge je serais comme lui, le dos voûté au-dessus de mes bacs à plonge. Est-ce-que dans dix ans mes mains flotteront encore dans de l'eau graisseuse? Seront-elles encore à gratter des gamelles avec des produits qui vous rongent la peau? Ces questions me firent baisser les yeux pour fixer le linoléum usé du Boulmich, puis une sensation de gêne s’empara de moi. Je réglai Gérard puis rejoignis la rue. La bière était à onze francs, je n'en avais que dix, Gérard encaissa sans mot dire.

Je remontai en direction de la rue De Conde où la fenêtre de mon bureau donnait sur le théâtre de l'odéon. Une fois rentré, je m’asseyais face à mon bureau puis relus mon texte. Je ne finissai pas les dix pages, je m'éssoufflai avant la fin. En fait ce n'était pas si bien que ça, c'était même pas terrible du tout. C'était mal écrit, ma langue s’écorchait sur chaque mot comme un rasoir sur la peau, ça ne racontait rien, ça ne voulait rien dire. C'était ni plus ni moins une rédaction d'enfant de 5ème, celui qui se trouve au fond de la classe, près du radiateur.
Je déposai les feuilles sur mon bureau avec un profond soupir, encore une fois je ne savais plus. Je me déshabillai, éteignis la lumière, puis me glissai dans mon lit où je méditai un long moment avant de trouver un coin de sommeil.
Ecrit par WUS, le Mercredi 18 Février 2004, 14:55 dans la rubrique "e".
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Commentaires :

  Wandess
25-02-04
à 19:49

"Ecrire , c'est un tumulte de questions sans réponse. Je me demandais pourquoi je
persistais à enduire ces pages de mes phrases si lourdes et si pénibles. Pourquoi je
préférais me triturer l'esprit devant une page blanche plutôt que faire la fête
dans un Paris qui n'attendait que ça. "

Voilà bien ce que je me demande moi aussi très souvent... surtout quand ces pages que je croyais si magnifiques deviennent dans les heures qui suivent le sujet de ma honte : "Mais qui honnêtement peut prendre cette bouillie pour de la littérature?!!".

Alors, pourquoi je reste cloitré pour cela, qu'est-ce que j'espère, qu'est-ce que j'attends? Et mon style? "Mais c'est pas du style ça, c'est rien".

Consolation : se répéter "écrire c'est dur". Je me demande souvent pourquoi il y en a qui n'écrivent jamais, ou qui ne se soucie pas du résultat, et pourquoi il y a des personnes qui ont décidé de se consacrer à cela.


  WUS
28-03-04
à 18:34

Même...

si il est ancien, je reviens sur ce post aujourd'hui !!
Replongé au coeur de ce tumulte sans réponse en ce moment, je sais au moins pourquoi j'écris; parce que j'aime çà et que cela m'apporte et m'apprends plein de choses !!! Cela me force a me surpasser; a aller vor plus loin; et c'est déjà pas mal!
Aprés, que lecteur partage cette opignion...c'est une autre paire de moufle !