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Cnvo. Recueil de Nouvelles. 1997.
Je n’avais pas spécialement envie de lui mentir, ni de lui raconter un bobard gros comme sa mère.
N’empêche que ce jour là, nous nous trouvions comme à notre habitude au pied du grand chêne verdoyant, qui prêtait l’œil à la cour comme un aigle sur sa proie. C’est ici que nous passions le temps dérobé à l’enseignement, en jouant aux billes dans les scissures craquelées du béton qu’avait provoqués la poussée des racines du vieux chêne.
J’étais habillé d’un survêtement de toile noire et blanche ; c’était le survêtement du club de natation de la ville : le CNVO !. Les quatre lettres étaient griffées dans le dos de la veste ; et noir sur blanc çà pétait sec ! Je le portais pour la première fois, et j’en étais fier ! J’en étais d’autant plus fier que je n’avais jamais mis le pied dans ce club, jamais je n’avais osé aventurer mes frêles épaules au milieu des biceps taillés comme de la pierre. J’avais comme seul lien avec ce club, ce survêtement donné par un ami.
Brice, le ringard que je plumais aux billes neuf fois sur dix, fut surpris de me voir avec une tenue qui révélait une activité sportive qu’il ne soupçonnait même pas.
_ « Tu fais du sport toi ? ? !
_ Ben ...ouais
_Ah bon, et d’puis longtemps ?
_ Euh trois ans
_Ah bon, et t’es au CNVO ?
_ Oui bon joue là on va rentrer ! ! »
Et voilà; mais pourquoi lui avais-je dis que moi, qui ne jouais jamais au foot car j’étais incapable de faire une passe ou de réceptionner un ballon, moi qui ne dépassais même pas les un mètres au saut en hauteur alors que j’étais le plus grand de la classe; pourquoi subitement m’étais-je inventé une activité sportive et en plus vielle de trois ans. Je sentais bien qu’il ruminait, qu’il était truffé de questions. Je m’abaissai pour jouer le coup qui allait être le clou de la partie, après quoi, la cloche manuel qui marquait la fin du repos et la reprise du calvaire allait de nouveau retentir. J’empochai les deux agates que je venais de lui gagner, puis sous le carillon de la cloche nous rejoignîmes les portes des préfabriqués.
Afin d’assouvir son trop plein de questions, Brice se plaça à mes côtés lors de la mise en rang des élèves. Cette habitude tenace constituait une étape importante pour notre professeur ,Mme Dominique nous faisait entrer en classe que lorsque le silence régnait sur nos têtes. Brice laissa échapper un bouquet de question.
_ »Dis-tu dois voir Cédric alors ?! !
_Cédric ; Cédric qui ? ?
_ben Cédric bigre, celui qu’est à côté de moi en classe, il est au CNVO lui aussi et lui c’est un bon ! ! »
Je fus sauvé par la voix semblable à un gong de Mme Dominique, qui nous rappelait à l’ordre, au silence. Ici les crucifix ornaient les murs, et l’on ne rentrait pas en classe en fanfare mais dans le calme ; comme un respect, une révérence.
Nous nous installâmes à nos places respectives puis le professeur reprît le cour de son cours. Je portais mon intention sur Brice, je savais que dés qu’il parlerait avec Cédric, se sera pour lui narrer mon mensonge. Qu’allais-je pouvoir répondre si ce dernier venait à me questionner sur les activités du club ? Et si il venait à me parler de chrono, de performance, de crawl , de nage papillon ; çà je crois que c’était le pire ; la nage papillon !
Si jamais il m’aiguillait là-dessus j’étais mal, je ne tiendrais pas deux rounds ! De toute façon, il suffisait de me voir pour comprendre que je ne portais pas en moi trois ans de natation, seul la naïveté de Brice était apte à avaler un tel mensonge. J’allais donc réparer cette erreur juste à la fin du cours, j’irai le voir, on parlera d’homme à homme. Je lui bafouillerai qu’il ne faut pas qu’il soit aussi naïf, que c’est pour son bien si je fais de telle chose ; pour qu’il comprenne ; oui c’est çà pour qu’il comprenne ! !
En attendant, je regardais Laetitia. Elle avait rejoins la classe en début d’année, et je la trouvais très belle. Le soir, quand je rentrais de l’école, je m’imaginais entrain de l’embrasser au coin de la rue pour lui dire au revoir. Mais j’étais beaucoup trop timide pour cela, ce qui faisait que chaque soir je rentrais seul de l’école la tête dans les nuages. Je prétai oreille quelques instants aux explications arithmétiques du professeur ; puis une idée me vint. Puisque je ne pouvais pas dire à Laetitia que je l’aimais, j’allais lui écrire ; ça lui plaira sûrement ! ! J’arrachai discrètement une page de mon cahier, puis d’un seul trait je marquai : » Laetitia tu es belle comme une image en chocolat / Quand je te vois ma Laetitia/ Oh là là j’en suis gaga ! »
Je pliai la feuille puis fis passer le mot à Laetitia par l’intermédiaire de mes camarades. Une fois parvenu à elle, elle déplia délicatement la feuille de ses doigts de fée. Je la regardai fixement, elle était entrain de lire mon amour ; on allait pouvoir s’embrasser s’aimer ; c’était magique ! !
A peine eut-elle finit de lire ma déclaration, qu’elle me lança un regard méprisant doté d’un haussement d’épaule qui se traduisait par : abruti .
Je sentis la honte, la gêne monter en moi. Sa voisine émettait de petits rires moqueurs qu’elle étouffait dans les manches de son pull. Ainsi donc, Laetitia s’était permis de lui faire lire la flamme de mon amour, et en plus elle se moquait ; elles allaient le payer cher ; très cher !
Je déchirai une autre feuille de mon cahier, pris ma plume à l’encre aussi noire que la haine, et marquai en gros et en travers : CONASSE ! !
Je lui fis passer le mot, elle le déplia, le lut, et ce fut à moi de pouvoir esquisser un sourire vengeur. Elle me regarda très fixement et méchamment, puis cette petite peste leva le doigt afin que Mme Dominique puisse lui accorder la parole. Elle lui fit signe de venir au bureau, Laetitia se mit au côté du professeur, puis elle sortie le bout de papier froissé en me désignant du doigt.
J’étais fini ; Mme Dominique m’ordonna de rejoindre le couloir afin d’y finir le cours, et décrocha un sourire de compassion à cette peste de Laetitia. Je regardai cette dernière juste avant de sortir, afin de lui faire comprendre qu’elle allait me le payer cher.
Une fois de plus je me retrouvais dans le couloir, ou le plus dangereux était de se trouver face à la directrice qui aimait arpenter ces derniers telle un maton dans une prison. Quand elle croisait un élève expédié dans le couloir , elle repartait dans ses remontrances rébarbatives qui passaient au-dessus de ma tête comme un mirage au-dessus des pâquerettes. Dans un profond soupir, elle posait son éternelle question qui me faisait frémir de rage : »mais qu’est ce que l’on va faire de vous ? ! »
A chaque fois qu’elle me posait cette question, je n’avais qu’une seul envie, lui répondre » ne vous en faites pas pour moi, je vais me débrouiller ! » Mais mes douze ans ne me permettait pas ce genre de remontrance, car à part la sévérité de la directrice ; il y avait aussi les mains trapues de mon père la voix stridente de ma mère et le fils de Dieu qui me regardait au-dessus du grand tableau noir.
J’étais avachi dans le couloir quand j’entendis des bruits de pas résonner. Ils étaient lents et claquaient fermement. Chaque pas étaient à l’écoute des murmures des classes qui parcouraient le couloir ; ce ne pouvait être que la directrice ; j’en étais sur ! !
Je faisais parti de la sixième trois, la classe qui se trouvait au bout du couloir. Aucune silhouette ne se dessinait encore à l’estuaire du corridor situé à l’opposé de notre classe, mais le raisonnement des pas se faisaient de plus en plus oppressant pour mon poitrail. Mon regard inquiet scrutait le couloir, et dans le rayon de clarté que projetait le hall situé au bout du couloir ; je vis un tailleur et une démarche sévère fendre la lumière ; c’était Dieu en personne qui venait me rendre visite.
Ces talons claquaient le sol dans une démarche lente et ferme. Je commençai à me redresser le plus discrètement possible, car comme de bien entendu, l’élève expédié dans le couloir devait accomplir sa punition debout. Plus elle avançait, plus je frémissais. Elle s’approcha de moi en ralentissant un petit peu, mais ces pas étaient toujours aussi menaçant.
_ » Toujours les mêmes !
_Bonjour Madame Prot.
_Qu’avez-vous fait ?
__ Rien madame ! !
_Pardon ! !... venez avec moi »
Elle ouvrit autoritairement la porte de la classe, et aussitôt, sous l’effet de sa présence, tous les élèves se mirent debout.
_ »asseyez-vous » lançait-elle une fois qu’elle avait savouré son autorité.
Elle s’approcha du professeur pour lui demander la raison de mon stage dans le couloir. Mme Dominique dû certainement lui expliquer tout correctement ; je lui faisais confiance ! !
Nous ressortîmes tous deux en direction de son bureau. Je marchais derrière elle, lentement, je suivais ses pas qui prenaient tout leur temps à parcourir ce grand couloir. Elle ne disait rien, comme pour laisser le stress me dévorer l’intérieur. Ce stress inévitable qui saisissait chacun de mes semblables, quand nous devions nous rendre dans le bureau de cette maudite directrice.
J’en suis ressorti dix minutes après, les oreilles gonflées de remontrances telle une pustule prête à éclater. Elle m’avait infligé une punition délicate ; copier 200 fois : » je dois être poli en classe »; signée des parents bien entendus !
Elle me renvoya en classe ou je repris place sous le regard curieux de mes camarades. Il me fallait maintenant en une seule journée, rétablir la vérité d’un mensonge, et en plus faire signer des parents une punition dont le propos ne laissait aucun doute de mon extrême politesse.
Mme Dominique termina son cours, puis ce fût l’heure d’aller déjeuner. Le carillon nous regroupâmes de nouveau en rang, mais cette fois devant la porte du réfectoire . Nous rentrâmes en silence pour nous placer à nos tables habituelles, et ce fût enfin l’heure du moment sacré , de l’adulation ; du remerciement. Ce fût l’heure de prier Dieu pour le repas qu’ils nous offraient !
Dés que nous fûmes assis, Cédric s’empressa de me questionner. Si il était légèrement plus petit que moi, il était en revanche largement plus costaud. Sa corpulence me faisait peur, et son visage cicatrisé en tout son long, n’était pas fait pour me rassurer. Cédric portait en lui une fierté à appartenir à ce club . Il en était fier, et si vouait comme un syndiqué à son syndicat. D’après les échos il était bon, très bon même ! j’espérais que le fait d’avoir voulu me glisser dans ce club, n’allait pas le mettre en colère.
_ »T’es au CNVO toi ? ? !
_Heiiinnnn ? ? ! !
_j’te demande si t’es au CNVO ? ?
_Ah oui ... Ah ba tiens j’vais r’prendre du macro...
_Oh tu t’fous d’ma gueule, t’es pas capable de faire un tour de stade en courant, et tu veux m’faire croire que t’es au CNVO ? ? ! !
_Non mais c’est pour rigoler, je vou....
_Ouais ouais, j’te préviens la prochaine fois que tu portes ce survêtement, j’t’éclate OK ?
_ Eh oh, j’fais c’que j’veux ! ! »
Il m’assena un violent coup de pied en dessous de la table, puis me regarda avec une méchanceté qui me fit baisser la tête sur mon assiette sans broncher. Brice se trouvait à l’autre bout de la table qui comptait douze élèves. Les plats circulaient d’abord par l’extrémité ou je me trouvais, et du coup Brice se trouvait tout le temps avec la fin du plat.
Avant de me servir, je le regardai aussi méchamment qu’avait pût le faire Cédric, pour lui faire comprendre qu’aujourd’hui ; il n’allait pas beaucoup manger ! ! Je me servai généreusement, mes camarades en firent de même ; et quand le plat de gratin arriva à Brice... il n’y avait quasiment plus rien. Je lui servis un charment sourire qu’il décrypta aussitôt , et il ne pût rien faire d’autre que le prendre en pleine tronche ; car le Maître entre Brice et moi ; c’était moi !
Le reste de la journée se passa sans incident. J’avais suffisamment récolté de galère dans la matinée, pour me faire petit le reste de la journée. Après les abominables heures de cours, la sonnerie de la libération finale se fît entendre, et nous sortîmes pour rejoindre nos parents respectifs. Mon père m’attendait avec son sourire habituel, qu’il allait sûrement perdre lorsque, dans l’intimité du salon de la maison ; il apprendra que son fils est impoli en classe.
Alors que nous marchions vers notre véhicule, nous croisâmes Cédric qui lui aussi était avec ses géniteurs. En serrant mon père de très prés, au moment ou je passai prés de Cédric, je lui décrochai un violent coup de cartable dans le bas du dos ; juste là où ça fait bien mal !
Puis d’un naturel sans soupçon, je me retournai puis lui fis : » excuse-moi vieux ! » Le triomphe de la vengeance étincelait dans mes yeux, et si il avait quelque chose à dire, qu’il le dise maintenant ! ! Il n’a naturellement pas bronché, mais il me semblai bien qu’il était préférable pour moi d’éviter de croiser Cédric seul ces prochains jours.
Nous sommes rentrés à la maison mon père et moi. Il semblait tracassé par mon silence radio depuis qu’il m’avait récupéré. Mon attitude était plutôt discrète, j’ai goutté rapidement ; puis comme chaque soir de ses longues années scolaires ; je me suis trituré l’esprit devant mes leçons .Après quoi, à l’insu de mes parents, j’ai commencé à calligraphier : Je dois être poli en classe.
Il était 20h30 à la grande horloge du salon, quand timidement, je me suis glissé dans le salon avec ma punition à la main. Nous avions mangé, j’étais douché ; et fin prêt pour le coucher ! J’avais tellement peur de la réaction de mes parents, que j’avais l’impression que mon corps avait quitté mon peignoir tout entier. Mon père était affalé dans son fauteuil en cuir , il lisait « Rêves de Bunker Hill » de John Fante.
_ »Papa
_ Oui
_ EH faut qu’tu signes ça ! !
_ Tiens donc »
Il observa la copie, referma son livre ; ça allait chauffer ! !
_ » Alors comme ça on est impoli en classe ? !
_ C’est pas d’ma faute papa, c’est ... c’est la faute à Cédric !
_ Cédric ?
_ Oui, il il me cherchait tout à l’heure, et eh ... ben en classe eh ben j’y ai fait passer un mot pour lui que j’allais le zigouiller à la récréé, et comme il à peur, tu sais ce qu’il à fait ? »
Mon père fronçait sévèrement les sourcils, et je m’efforçais de paraître crédible ; sûr de moi !
_ » Eh ben il l’a passé à la prof ! et comme j’avais été grossier, eh ben elle m’a mis dehors...
_ qu’est ce qu’il y avait de marqué dessus ? ?
_ Eh eh j’vais j’vais t’niquer à la récréé ! Mais c’est pour le faire flipper ; c’est une lopette ce mec, il se défend avec la prof ! ! »
Il apposa sa signature sur le bas de la feuille sans broncher. Je soufflai au plus profond de mon être comme pour me soulager ! Le papa était du côté de son fiston ; et il était entièrement d’accord pour que je ma fasse respecter comme il se doit ! ! Il me tendit la feuille, et d’une sèche et autoritaire, il me fit :
_ » Tu le copies 100 fois de plus pour moi avant d’aller te coucher ; puis tu me prendras un rendez-vous avec ta prof samedi si possible ! »
Ca y était ; cette fois j’étais cuit ; c’était « la mort du petit cheval » comme disait ma mère.A ce moment là, ma mère entra dans le salon, et mon père lui expliqua mes exploits linguistiques. Comme à son habitude, elle brailla ; et tout comme la directrice de l’école, elle me sortie la question maudite : »Mais qu’est ce que l’on va faire de toi ? ! »
Je me mordillai les lèvres pour étouffer la réponse, puis fulminai tout bas quant à leur habitude de doubler les punitions que l’on m’affligeait.
Je retournai dans ma chambre pour recopier de nouveau » Je dois être poli en classe » 100 fois de plus. Alors que je me livrais à l’écriture, ma mère entra dans la chambre.
_ » Bon ben demain tu remettras ton jogging il est pas sale !
_AH NON, je ne remet pas mon jogging !
_ Ben pourquoi ? ! tu étais tout content de le mettre ce matin ! !
_ Dis pas n’importe quoi maman, je n’étais pas spécialement content de le mettre ; et puis de toute façon il ne me va pas !
_ Bon écoute ici c’est pas les mômes qui commandent ; donc demain tu remets ton jogging un point c’est tout ! ! »
J’ai fini ma punition et j’ai été me coucher avec une terrible appréhension quant aux jours qui allaient venir ; et à commencer par le lendemain. Tout petit, du fond de mon lit, je me suis juré de ne plus jamais mentir ; et de faire du sport pour casser la gueule à Cédric devant les yeux ébahis de Laetitia.
Ecrit par WUS, le Mercredi 18 Février 2004, 14:35 dans la rubrique "e".
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