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Voyage. Recueil de Nouvelles. 1997.

A qui ne l’avais-je pas dit !
A qui n’avais-je pas fait savoir qu’en ce jour de l’An 1997, je m’envolais pour Tataouine par le vol 089 from Roissy International Airport !
Quel ami digne de ce nom ne savait pas que j’allais jouer l’aventurier sous le soleil de l’Afrique. Oui : « Oui mes amis je vais sillonner les routes désertiques du Grand Sud ; là ou le Sahara grignote de son sable fin les terres alentours .Oui je vais me prélasser dans une Méditerranée printanière. Oui je vais dormir dans un hôtel du Bled avec de belles mosaïques partout ; partout sur les murs et les plafonds. Et des fontaines aussi, plein de fontaines ; avec des mosaïques partout autour elles aussi ! Oui; Oui mes amis je vais rejoindre l’âme des touaregs, frôler la frontière
Algérienne, ausculter la dentition effarante des chameaux ; savourer la froideur des nuits du désert ; Oui mes amis ; oui je vais jouir de mes sens les plus purs, mes amis ! oui ; je vais vivre ! »
J’avais tout préparé ; tout ! Tout c’est tout du moins ce que je pensais! J’avais des caleçons des t-shirt des chaussettes deux shorts un jean’s un guide des livres un Dictaphone… et de quoi écrire !
J’avais tout ; tout ça rangé dans mon sac à dos, lui-même rivé aux épaules ; j’étais fin prêt pour l’aventure ; fin prêt pour le Grand Sud !
J’me voyais déjà, absorbant le moindre détail de cette terre sablonneuse et étrangère ; les yeux savourant l’horizon ensoleillé ! Majestueux et impérial couché de soleil sur le dos bleuté de la mer ; et ma mémoire s’imprégnant à jamais de ces parfums et de ces couleurs.

C’est que j’allais en avoir à raconter de retour à Paris moi ; j’allais en faire des envieux friands de mon aventure !
Ah ; je les voyais déjà ! Tous autour de moi, le gosier rempli de questions et l’oreille attentive au moindre détail de mon périple Maghrébin.
Oh oui, je les voyais déjà, acclamant le retour du nouvel aventurier ; le nouvel Indiana Jones de retour à la case! Quelle histoire ; quelle joie ; quelle fête !
Oui.-« oui mes amis ; j’ai marché droit devant moi pendant cinq heures en plein cagnard. Le soleil frappait ma nuque, mes pieds dévoraient l’asphalte ; et l’horizon ondulait sous l’effet de la chaleur. J’ai fait une pause sur le sol poussiéreux pour déguster un melon payé en dinars trébuchant le matin même au marché du bled. Puis j’ai continué ma route en direction de... »
Oh rien d’autre à faire qu’à marcher, se baigner, manger et et et... et non !
Enfin rien d’autre à faire qu’à observer et à vivre ; j’étais tout excité ; j’en avais même rêvé !

C’est que j’avais sorti le grand jeu en plus ! je partais avec l’argent de mon loyer, de mon loyer de retard bien évidemment ; qui m’avait servi à payer mon billet d’avion et à financer une partie du voyage. J’avais de l’argent en poche, et pour seul itinéraire ma volonté. Mon trajet devait commencer par le passage devant la loge de la gardienne. Je dois dire que si j’avais à choisir, je préférerais éviter de la croiser !
Nous sommes le 02 avril, et si elle me croise, elle me réclamera mon loyer du 1er mars ; et comme mon loyer du 1er mars il a servi a payer mon voyage du 02 avril ; je ne pouvais pas la payer !
Donc ; before a plane, there is a guard ! !
Mais ce n’était qu’un détail ; un infime détail avant le grand voyage !

Ma chère Marion elle, ne sera pas accompagnée de son amant durant deux semaines. Deux semaines durant lesquelles deux week-ends où l’amant de Marion ne sera pas présent au repas de belle-maman, qui se tient désormais un peu trop souvent tous les dimanche midi de ces fins de semaine. L’amant de Marion que je suis commençait en effet à ressentir comme un excès d’animosité envers ces rustres personnages. Ne jugeant point opportun de soigner cet excès lors d’un repas dominical, où le Christ nous surveillait de son support en bois ; je savais bien qu’il me fallait prendre le large. Prendre le large, seul sur un voilier ; rien que le soleil la mer et moi ; prendre le large... loin des côtes de Marion !
Puis en ce qui concerne le travail ; je n’en avais plus ; comme-ça c’était réglé ; la question ne se posait même pas !
Oh comme j’étais impatient ; impatient de me mettre en route ; impatient de prendre mon sac, de dévaler l’escalier, d’envahir l’aéroport, de m’engouffrer dans la carlingue, de décoller, d’atterrir… et de respirer !
Le grand aventurier de tous les temps allait se mettre en route, il allait lasser ses chaussures de cuir ; et prendre la route ! Assis dans mon canapé, je voyais mon sac qui me faisait de l’œil.

Il me disait « Alors alors ça y est ; ça y est on y va ! » Patience petit, patience, encore quelques minutes, quelques brins d’attente et nous partons ! !
Mon réveil affichait 5h45, j’avais prévu un départ vers les 6h00; comme ça le temps de flâner dans l’aéroport ; et hop dans les airs !
Je me suis levé du canapé, j’ai bu un dernier verre de lait ; et je me suis projeté dans la fraîcheur d’un matin d’avril. Pas de gardienne sur le seuil de la loge, c’était parfait ; c’était parti !
J’ai pris le RER direction Roissy Charles De Gaulle. Roule petit train, roule et emmène-moi vers ma direction étrangère, roule et emmène-moi loin de tout ce qui est utile.
J’avais posé mon sac en face de moi, j’avais les pieds dessus ; et déjà j’avais la touche de l’aventurier solitaire. Le réseau express régional nous a menés a bon port, et là j’ai pris la navette direction le hall T.9.
Ah ! plus de gardienne, plus de Marion plus de travail plus de stress plus de pluie plus d’ennui... rien que d’la vie ! J’ai senti mon cœur s’emballer lorsque je suis descendu de la navette et que j’ai vu se dresser devant moi et en bout de piste, l’imposante carlingue qui nous attendait.
La passerelle absorbait déjà de son caoutchouc noir, la porte avant de l’appareil.
J’ai rejoint le hall d’embarquement ; le hall T.9. Il y avait plein de monde, tous chargés de gros sacs prêt-a-éclater. C’était le retour au pays pour la plupart d’entre eux, et pour moi c’était l’inconnu ; ce sentiment me faisait sourire.
J’ai donc fait comme tout le monde ; j’ai fait la queue comme on dit. J’ai fait la queue pendant vingt minutes ; mais je m’en foutais ! Qu est-ce que c’était que vingt minutes de queue pour 15 jours de rêves ... rien du tout !

Puis au bout de 1200 secondes, Natacha, l’hôtesse de l’air qui se trouvait au guichet, m’a fraîchement accueilli avec un sourire qui ne saurait remettre en cause plusieurs brossages quotidiens. Un sourire, où la blancheur de ses dents lui mangea tout le bas du visage. Elle était assez jolie et me paraissait fort sympathique. Elle était brune, coiffée d’un petit chapeau bordeau portant le sigle de la compagnie sur le côté gauche ; et le chemisier blanc qu’elle portait faisait ressortir le teint doré de sa peau. Je lui ai donc tendu mon billet, ma carte d’identité, un sourire égal à mon humeur, c’est-à-dire rayonnant ; puis j’ai attendu, j’ai attendu ; j’ai attendu !

J’ai attendu car cette conne d’hôtesse boudinante dans son tailleur trop serré a jugé bon de refuser mon embarquement, car tenez-vous bien messieurs dames , tenez-vous bien car je vais vous livrer un scoop du tonnerre ! Ce jour là messieurs dames, ce jour là, l’Âne que je suis s’est présenté à l’aéroport avec une carte d’identité PERIMEE !
Oui messieurs dames ; périmée qu’elle était la carte ! Oh oui ; Oh oui je suis un âne, oh oui je suis un gland ; je suis le Roi des Glands !
Moi qui croyais avoir pensé à tout , moi qui croyais pouvoir m’envoler dans les airs aussi libre qu’un oiseau, j’avais omis ce détail administratif qui allait compromettre sans alternative le rêve Maghrébin . J’étais vraiment un nul ; un sacré couillon ! !
On m’a fait libérer le guichet et l’on m’a envoyé voir un responsable de la police de l’air. Je n’ai pas trop compris ce qu’il faisait là, il portait un costume trop grand pour lui qui lui donnait un air pauvre et bête. Il était là, planté face à moi et il avait l’air de s’en foutre. Moi naturellement ça m’énervait ; ça m’énervait contenu ; mais ça m’énervait ! !

Tout a été si vite que je n’ai pas trop compris ce qui se passait. Un autre type est arrivé, balaise, les cheveux en brosse courte, il marchait avec la suprématie d’un chef en trimballant son chewing-gum de droite et de gauche. Il a revisité mon problème en faisant semblant de s’y intéresser ; c’est à dire comme tout les chefs ; en fronçant les sourcils !
Puis au bout de quelques minutes qui lui ont permis de réfléchir un peu, Monsieur m’a confirmé « mon impossibilité de décoller ».
Oh j’étais fou, fou ! j’étais fou et je ne m’en prenais qu’a moi-même, je subissais là le châtiment exemplaire d’une négligence exacerbée !

On m’a donc refoulé, ce qui en somme était logique vu que je n’étais pas en règle. Ah il était beau l’Indiana Jones des temps modernes, ah il était beau l’aventurier du Sahara avec son sac à dos et ses livres ! Ah sacré Indi, toi au moins tu n’oubliais pas tes papiers, tu devais même avoir ton passeport dans le coin de la poche, un grand aventurier comme toi a son passeport prêt a bondir !
Tout penaud que j’étais, je me suis assis à la seule brasserie du hall ; puis j’ai regardé autour de moi . J’ai regardé tous ces gens qui l’espace d’un instant, furent mes frères d’un voyage. Je les voyais se préparer à l’embarquement , et moi je restais là ; tout seul avec ma déception.

J’ai commandé un café, grillé une cigarette ; et j’ai continué à regarder les déplacements incessants des futurs voyageurs . Il y avait toujours le Fangio de la police de l’air, il vérifiait le poids des bagages à main des passagers ; quel boulot passionnant !
Je me suis rabattu sur la surface noire de mon café, puis j’ai maugréé. J’ai maugréé et maugréé contre l’idiot écervelé que j’étais ; et je dirais même que je suis ! Ah mes amis, je ne verrai point le soleil du Maghreb et la barrière de corail ; je ne verrai point de mérou et de rascasse ; et point de fontaine !
Je ne verrai pas le pic d’un chameau ou la crevasse d’un dromadaire, je ne serai point hypnotisé par une danseuse voilée qui, l’espace d’un repas, m’aurait offert un nombril gesticulant truffé de bijoux et de merveilles ; je ne dormirai jamais à l’hôtel du Bled ; j’étais un Mauvais ; un sacré Mauvais !

Après avoir terminé un café infecte et une cigarette écoeurante, je m’en suis retourné vers d’où je venais , avec mon sac sur le dos et la tête un peu basse.
J’ai tout refait en sens inverse, la marche la navette et l’aérogare principale. J’étais tellement humilié, tellement déçu de moi-même ; que je ne pouvais même pas marcher. Je me suis assis sur mon sac dans l’aérogare ; et j’ai attendu.
J’ai attendu car je ne pouvais quitter ce lieu magique tout de suite, partir de l’aéroport directement aurait été beaucoup trop difficile a supporter ; il me fallait digérer la nouvelle .
Je suis donc resté assis sur mon sac, en plein milieu de l‘aérogare ; et j’ai regardé le tableau des départs. Je l’ai regardé et regardé tant il me faisait rêver ! Il y avait des vols de partout ; de toute direction! Il y avait des vols pour Sydney, Prague, Madagascar, Istanbu ! Oh quel rêve , Quel bonheur ; N’avoir que ça à faire, partir loin de chez soi où tout est découverte!
Partir loin de chez soi, de ses habitudes, partir loin de chez soi pour se retrouver enfin Homme parmi les Hommes!
Mais loin de Sydney de Prague ou d’Istanbul ; tout en bas du tableau ; il y avait un vol spécial pour Marseille!
Un vol pour Marseille, un vol pour Marseille... un vol pour Marseille! Bon certes, les rues de Marseille ne devaient pas être peuplées de Dromadaires ; mais ma foi il n’y a pas que les chameaux dans la vie!!
Il y a aussi... il y a aussi les mouettes! Oui tiens si j’allais voir les mouettes tournoyer autour du vieux port hein! Et alors! pourquoi tu n’irais pas boire un pastis sous le soleil de Marseille, Théo ! Pourquoi tu n’irais pas traîner tes cannes blanches dans les calanques ensoleillées!
Allez mon Grand, allez! Va voir la Canebière, va voir le palais Longchamp ; va te faire bronzer la mine sur les Iles du Frioul!
Ah Marseille ; ah Marseille je sens ton appel oh Marseille ville inconnue à mes yeux tu suscites déjà en moi l’interrogation de ma curiosité!
Je suis resté pensif un court instant, puis, tout comme Clint Eastwood lorsqu’il quitte un village où il vient de réinstaller le calme et la Loi ; je me suis levé et j’ai marché fièrement jusqu’au comptoir ... direction Marseille!

1h05 de vol, hôtesse charmante agréable et souriante, presse à gogo, chocolat chaud croissant jus d’orange ; Ma foi Marseille avait du bon!
Les pneumatiques ont touché le bitume de la piste, puis après avoir roulé un peu, l‘appareil s’est immobilisé pour ne plus bouger. Du haut de la passerelle, Marseille s’offrit à nous !
J’ai repris un bus direction le centre ville et là j’ai commencé à chercher un hôtel.
J’étais peut-être loin de Tataouine et de Tunis, mais déjà le dépaysement se faisait sentir. L’air, l’ambiance, le temps, autant de choses qui m’éloignaient bien volontiers d’un Paris encrassé et étouffant ! Ici tel un Homme de Cro Magnon, je pouvais enfin respirer sans suffoquer, je n’étais pas harcelé par des bruits de klaxon, des bruits de moteur de frein, d‘accélération ; bref il n’y avait pas ce brouhaha perpétuel et intense qui nous fatigue tant!
Après avoir fait quatre hôtels, le cinquième fut le bon. Je réglai trois jour d’avance, déposai mon sac dans la chambre puis couru vers le vieux port. Ah Marseille ! Ah Marseille je t’aime et je te sens déjà en moi ; j’aime tes calanques et tes montagnes ; et tes belles Marseillaises toutes dorées!
Ah Marseille ... je sens ton appel!!

Quand je suis arrivé, le soleil scintillait sur le port ... et les mouettes étaient là!!
Elles tournoyaient et tournoyaient autour des gros chalutiers rentrés depuis peu de leur pêche quotidienne. De gros chalutiers avec de gros filets et des vieilles peintures usées et caillées , inutile de vous dire qu’ils sentaient la mer ; et pas qu’à moitié !
En cette heure encore matinale, la criée régnait en maître sur tout le devant du port. Il y avait des poissons de partout, c’était magique ; grandiose! Des poissons vivants, dans des bacs en plastique juste là sous vos yeux ; c’était autre chose que la poissonnerie du 10éme arrondissement! C’est qu’il y avait de tout ; il y avait des thons, des rascasses, des daurades, des merlans, des poulpes ; et le tout présenté le long du port par les pêcheurs eux-mêmes ! C’est y pas Beau ça hein ! C’est y pas la Vie ça?!
Ah J’aimais Marseille ; je le sentais déjà! C’était une ville mixte ; ouverte! Le vieux port nous ouvrait les portes de l’Horizon bleuté, les grands boulevards déployaient leurs reliefs au fur et à mesure de nos pas. Il fallait partir du haut de la Canebière puis descendre, descendre jusqu’au bout de celui ci pour tomber ... sur le port!
Telles des îlots d’hôtel particulier, d’imposantes façades à l’architecture soignée prônaient majestueusement le long de ces avenues. Une multitude de petites rues partait de ces artères. Marseille me paraissait si vaste. Il y avait tant de chose à voir: les Calanques, le Château d‘If, la basilique de Notre Dame de la Garde. Je découvrais là une ville accueillante et chaude, elle allait abreuver les siphons de mes neurones ; combler mon envie de découverte.

J’ai traîné jusqu'à la fin du marché, puis j’ai rejoint mon hôtel où un petit travail m’attendait.
J’étais en train d’écrire une histoire d’amour ; une superbe histoire d’Amour même! Ca racontait l’amour fou et impossible d’une limace et d’un escargot. C’était pas mal!
Certes nos deux tourtereaux s’aimaient, mais notre mollusque baptisé Nestor ne pouvait conçevoir de faire sa vie avec Frénégonde, gastéropode sans coquille. De plus, Nestor était épris depuis des années déjà de Francine, cette superbe grenouille au teint verdâtre, dont le parfum de sa peau molle et humide avait suivi Nestor durant toute sa scolarité. Mais Francine vivait sous l’emprise d’un martin-pêcheur excentrique et jaloux qui, à chaque instant de leur vie commune, surveillait du haut de ses longues pattes la vie de sa bien-aimée!
C’était une histoire du tonnerre ; il y avait de la haine, de la bravoure et de l’amour!
Une vie suffira-t-elle à Nestor pour combler cette passion idyllique? Moi seul le savait!
Après avoir travaillé deux bonnes heures, j’ai pris une douche. Le jet d’eau me fouettait la nuque, et je restais immobile et pensif quant à la capacité d’étourderie et de négligence dont j’avais fait preuve envers mes papiers. J’étais tout de même un sacré niais!
En sortant de la douche, beau comme un camion tout neuf que j’étais, j’entrepris de me rendre à la plage du Prado. Je traverserai par le centre ville pour y aller, et je rentrerai par la corniche, ce qui me permettra de voir le soleil éteindre ses feux sur le voile assombri de la Méditerranée.

J’enfilai à la hâte un vieux jean‘s dont l’usure avait provoqué deux trous qui me décoraient les genoux. J‘ajustai un tee-shirt bleu marine, dont les épaules dénudées mettaient en avant mon élégante musculature. Je pris aussi un pull, le plan de Marseille, mon stylo, et un tout petit carnet qui tenait dans ma poche. Telle une pâte feuilletée en cours d’élaboration, je laissai reposer là les tribulations amoureuses de notre ami Nestor et autre batracien. Je me mis en route et arrivai au plage du Prado, après deux heures de marche environ. Ce n’était pas La Tunisie, mais c’était extrêmement beau!
Le bleu et le vert de notre mer à tous se fondaient dans l’étendu du ciel, où aucun nuage n’avait sa place. Je me suis approché de l’eau, je me suis allongé sur le sable ; et à moi le repos! Après cette matinée plus que mouvementée, j‘appréciais ce calme, ce sable fin et cette odeur de mer.
Je savourais l’apport que m’avait toujours généreusement offert la mer. J’aimais ce mélange de mystère, de beauté et de silence. J’aimais cette force et cette présence qui se dégage de la mer, cet appel incessant que je ressens lorsque je m’y frotte. J’aimais ce monde spacieux et ténébreux dans ces fonds, et jamais je me lassais d’en contempler l’horizon! Je pouvais rester des heures sans mot dire, des heures seul à contempler la vie de la mer .

Ce n’est qu’un peu plus tard dans la journée, après avoir pris un bain qui avait ravivé les moindres pores de ma peau, que je me suis retourné, faisant traîner mon regard sur les toits de la ville qui s’amoncelaient comme dans un puzzle. Une épaisse fumée noire tourbillonnait dans les airs comme une tornade endiablée. D’après le peu de personnes qu’il y avait sur la plage cela venait du centre ville! Moi je m’en foutais, le centre ville pouvait périr sous le crépitement des flammes, moi je contemplais la mer et je lui déclarais même mon amour : « Oh Mer ; Oh Mer céleste , Mer parmi les Mères ; Homère est bien plus bas que toi ; Oh mer ; Oh Merveille ; Oh Mer Oh merveille sur nous ! ! » Ah ; quel grand Artiste ; quelle rime ; quel ... talent!
Pendant que mon esprit créatif rutilait de ses formes, l’épaisse fumée noire sévissait toujours au-dessus de la ville. Bientôt, excepté celle des fonds des mers, toutes les sirènes de la ville se mirent à chanter. De gros camions rouges traversaient la ville à vive allure, traînant derrière eux un cortège d’ambulances et de polices. Un affolement certain ou un certain affolement se faisait sentir, il n’y avait maintenant plus de doute ; le feu venait du centre ville!

J’ai commencé à rebrousser chemin en passant comme prévu par la corniche. Une ballade de deux bonnes heures au-dessus de la mer, quel pied ! Je humais l’air frais qui venait de la mer, contemplais la beauté des roches sorties de l’eau ; et je regardais les quelques ferries qui quittaient le continent pour des rives étrangères. Toute la corniche était habillée d’un banc qui mesurait trois kilomètres de long ; ce qui en faisait le banc le plus long du monde. Je savourais les moindres pas de cette promenade apaisante, lorsque soudain, au détour d’un virage pourtant anodin, une pensée me glaça le dos! Si la vie de Nestor et de ses disciples était en danger?!
Si dans le tourbillon de fumée qui planait maintenant au-dessus d‘une partie de la ville, l‘âme de mes gastéropodes et de leurs compères était en train de périr à jamais! Si dans ce brasier qui semblait fort de ses flammes, j’étais en train de perdre l’unique trame de cette tendre et fabuleuse histoire d’amour.
J’en étais maintenant sûr, tel une mère de famille qui ressent les douleurs de ses enfants, j’avais l’horrible impression que Nestor, Frénégonde et Francine étaient en train de sombrer pour toujours et à jamais sous la colère de Lucifer.

J’ai pressé le pas, j’ai pressé et pressé le pas ; car sans trop savoir pourquoi, j’étais sûr qu’ils étaient tous en phase d‘extermination. Mes pas m’ont mené au centre ville après 40 minutes de marche et là, au détour de la rue de Bourgogne, je tombai sur la ravissante petite place que j’avais laissé toute fleurie le matin même et où quelques heures auparavant j’avais élu domicile dans un de ses hôtels. La place était noire de cendres et noire de monde, deux bâtiments avaient pris feu pour une raison encore inexpliquée ; et tenez-vous bien Messieurs Dames ; tenez-vous bien car après le scoop de cette matinée, voici celui de cette fin de journée ; sur les deux bâtiments qui avaient brûlé, l’un d‘eux était l’hôtel que par intuition divine j’avais choisi le matin même!

Pris d’une panique suivie d’un spasme respiratoire, je me dirigeai péniblement vers la réception ou tout du moins ce qu’il en restait. Le feu était maintenant éteint, et dans le marasme des tenues de pompiers, j‘aperçu la grassouillette et petite silhouette du réceptionniste de l‘hôtel qui, recroquevillé sur lui-même, tenait le poids de sa tête dans le creux de ses mains. Tout en bafouillant, en pleurant de désolation et en gesticulant dans tous les sens, il m’expliqua qu’il ne savait pas ce qui s’était passé. Une chose était sûre en revanche, je pouvais faire le deuil de tout ce qu’il y avait dans ma chambre.
Oh Nestor, Oh Frénégonde ; Oh Francine ! Oh Francine, est-ce toi que j’ai tant fait souffrir sous l’encre de ma plume et sous les griffes de ce volatile qui aurait déclenché ce feu comme pour m’accuser d’être un bourreau des coeurs?! Oh Francine, Oh Francine pardonne-moi, mais pour donner de l’amour à une histoire il me fallait de la misère, et pour cette misère je t’ai choisie toi, batracien parmi les batraciens! Je ne voulais pas te faire de mal, mais l’amour est tellement cruel, qu’il fait forcément mal!
Oh Francine, Oh Frénégonde, Oh Nestor je ne vous oublierai jamais et je veillerai à brûler pour chacun de vous un cierge sous le toit de ma modeste bicoque parisienne. Vous y serez tranquilles à jamais, vous y régnerez comme des défunts trop vite disparus ; et au moins vous serez protégés de la colère de ce satané Bon Dieu ! Oui ; oui je suis sûr que Dieu y est pour quelque chose dans cette histoire! Il a dû se rendre compte bien avant la fin de l’ouvrage que j’allais pouvoir déployer et donner autant d’amour qu’il ne pourrait jamais en offrir lui-même! Dieu était un sacré mauvais joueur et un jaloux ; mais un jour je serai le Vainqueur!

Me sortant peu à peu de ce moment d’égarement pour ne pas dire de recueillement, je reprenais très légèrement le dessus. Je soufflai quelques instants, puis m’efforçai d’être calme et lucide envers (une fois de plus !) la situation. J’avais tout perdu ; non seulement le seul manuscrit que j’avais sur ce « LOVE STORY « n’était plus qu‘un souvenir, mais j’avais aussi perdu toutes mes fringues, mes livres ; et plein de notes diverses qui dormaient dans le noir de mon sac en attendant la lumière. Je me suis retrouvé une fois de plus seul avec mon désespoir et là, je n’avais même plus mon sac pour poser un cul. Je me suis assis sur un vieux banc en bois face à l‘hôtel ; et j’ai regardé la façade noirâtre de l‘immeuble. On voyait les traces de flammes qui avaient indéniablement pénétré ma chambre. C’était donc ici, en ce funeste jour, qu’avaient disparu Nestor et ses acolytes. Je leur ai adressé une longue, profonde et dernière pensée, j’ai béni leurs âmes de martyrs de mes propres mains en leur faisant comprendre que l‘Histoire tout comme la vérité avaient besoin de martyrs pour avancer et pour éclater! Bénie Soit Votre Ame au Firmament des Lettres ; Bénie soit votre âme dans mon cœur en chagrin! Moi le Père Créateur je ne vous oublierai jamais, soyez en sûrs!

Tel un homme abattu et malheureux, je me suis redressé et j’ai commencé à faire quelques pas. Une certaine stabilité morale et physique reprenait le dessus sur ce sinistre sinistre. Je m’affairai rapidement à régler avec la police et le réceptionniste les papiers et autres démarches à effectuer pour un éventuel remboursement envers la perte occasionnée. Biensûr jamais au grand jamais, on pourra remplacer ce que furent pour moi Nestor, Frénégonde et Francine.
Après une discussion de deux heures au commissariat, je pus m’en aller ; seul avec mon jean’s éculé et mon ridicule petit sac. Il était 19h00 et étant donné que je n’avais plus rien ; ni affaire ni hôtel ; je repris une navette qui me redéposa à l‘aéroport ; où je repris un avion destination ... Paris !
Je me retrouvais à l’endroit que j’avais fuit à la hâte le matin même, et j’étais totalement désespéré. Heureusement que j’avais conservé ma carte bleue et mes papiers, ce qui m’avait permis de poser mes fesses dans l’airbus A320 que j’ai pris pour le retour. L’avion a donc ravalé en sens inverse les kilomètres qui le matin même m‘éloignaient de Paris. J’ai refait ce trajet en sens inverse, pour me retrouver projeté dans un Paris asphyxié et grisonnant. Il était 23h30 et les Parisiens que je croisais avaient le teint terne et poussiereux. Le métro était sale, les trottoirs aussi et les automobilistes agités agressaient de par leurs bruits divers mes tympans eux même fatigués ! ! Je me suis retrouvé au milieu de ce marasme de bruit, d’odeur puante et de saleté ! Le métro m’a déposé à une des trente-six stations que compte la ligne sept, puis j’ai traversé la rue de L ‘Ourcq pour rentrer chez moi.
Et là, à peine avais-je investi le hall d’entrée, que Mme Gradziéla, avec sa curiosité naturelle et dérangeante, s’est trouvée face à moi en cette heure pourtant tardive.
_ »Dites m’sieur Clément, je voulais vous...
_Oui je sais pour le loyer je suis en retard.
_ Ah non c’est pas ça , ça j’en ai parlé à la propriétaire, elle va vous appeler, vous verrez avec elle. Non moi je voulais vous voir à propos de la fuite!
_ la fuite ; quelle fuite?!
_ ben, figurez vous que ce matin je vous ai vu partir en courant, vous deviez être pressé ou je sais quoi, mais vous avez oublié de fermer l’eau de la salle de bains ... »
Ma tête s’est mise à tourner violemment, mais qu‘avais-je fait! qu’avais-je fait pour mériter tel châtiment?
Alors qu’elle continuait à m’expliquer ce qui s’était passé, je montai l’escalier à vive allure pour me retrouver sur le palier de mon appartement avec la porte complètement défoncée.
_ »... Et donc comme je n’avais pas les clés, eh ben les pompiers l’ont défoncée, voilà ! »

Tranquille, elle me disait ça tranquillement, avec son accent portugais que je supportais de moins en moins! Tout était trempé ; tout ! Le couloir, la salle de bain, l’entrée, tout!
Je me suis affalé dans mon canapé en refermant comme je pouvais ce qui restait de ma porte. Puis après quoi, je me suis glissé sous les draps de la couette pour essayer de fermer les yeux sur cette journée qui n’aurait dû être.



Ecrit par WUS, le Mercredi 18 Février 2004, 14:49 dans la rubrique "e".
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